Journal d'un membre du jury du livre Inter 2015

Presse juin 07, 2015

J’ai eu l’honneur d’être membre du jury Inter 2015 sous la présidence de Jean-Christophe Rufin pour choisir le lauréat parmi les 10 romans de la sélection 2015. C’est « Jacob, Jacob » de Valérie Zenatti qui a été sélectionné.‌‌‌‌

Les 10 romans de la sélection‌‌
Geneviève Brisac  - Dans les yeux des autres  (L’Olivier) François-Henri Désérable  – Evariste  (Gallimard)Virginie Despentes  – Vernon Subutex  I (Grasset)Lionel Duroy - Echapper  (Julliard)Célia Houdart - Gil (P.O.L)Serge Joncour  - L’Ecrivain national  (Flammarion)Jean Rolin - Les Evénements  (P.O.L)Olivier Rollin  - Le Météorologue  (Seuil)Eric Vuillard  - Tristesse de la terre - Une histoire de Buffalo Bill Cody  (Actes Sud)Valérie Zenatti  - Jacob, Jacob  (L'Olivier)‌‌‌‌

Livre 1 : « Jacob, Jacob » de Valérie Zenatti ‌‌‌‌

Résumé‌‌
"Jacob ,Jacob", le prénom est dit deux fois comme une invocation, celle d'un jeune juif de Constantine. A 19 ans, en juin 1944, il quitte sa vie, sa famille, son milieu pour aller libérer la France. Jacob a existé, il appartient à la famille de Valérie Zenatti. Par le biais du roman,  elle donne une existence à cet homme qui mourra en libérant la France.

Un livre sur la Douleur : la douleur de la mère qui cherche son fils, l’attend, l’espère. La douleur des combattants qui subissent des pertes malgré les victoires. La douleur des femmes dont la place dans la société n’est que peu reconnue.

Mes commentaires‌‌
« Le rire plus triste que les pleurs », ce vers de Victor Hugo cité par Valérie Zenatti dans son quatrième roman, résume tout le propos du très beau « Jacob, Jacob ». Qu’est-ce qui peut préparer un jeune homme à affronter la guerre ? Que peut-il puiser de son enfance et de son innocence pour s’armer face à la mort? Questions aux douloureuses réponses, d’une bien triste et éternelle actualité.

La trame historique est très bien déroulée. Valérie Zenatti souligne des évènements mémorables et aborde des épisodes douloureux vécus par les juifs en Algérie, alors département français.

Ils découvrent dans l’armée les premières humiliations, les premières peurs, l’inutilité ce que leur instituteur leur avait appris, leur sergent-chef préfère ainsi « les soldats qui truffent leurs phrases de fautes, sauf ceux qui sont musulmans et qu’il appelle des bougnoules, eux il les corrige en éclatant de rire, les affuble de surnoms qui le ravissent, Fatima, Bourricot, Bab El Oued ».

Au cours des combats en France, durant la libération de l’Alsace, Jacob est initié à l’amour par Louise. Cette relation amoureuse lui apporte un soutien moral décisif durant cette guerre, durant laquelle il va être témoin de la mort de certains de ses compagnons d’armes, parmi lesquels Bonnin. Le personnage de Jacob ne se pose pas de questions, il est emporté par l’Histoire, par son arbitraire, sa cruauté.

L’auteure indique à la fin du récit ses origines familiales : « Jacob avait dû la vie au mariage arrangé entre Rachel et Haïm, le 17 octobre 1906, dans l’arrondissement de Guemla, commune de Tébessa ». On y dévoile la consistance profonde de Jacob : « Jacob était fait de ces mots transmis de génération en génération, prières, bénédictions, exclamations, il était fait aussi des silences si nombreux autour de l’amour, de la mort ».

Beau roman, qui nous fait toucher du doigt la condition de ces gens simples décrits dans le récit, pris dans les méandres cruels de l’Histoire, dévoreuse de destins.

Les hommes et les femmes essayent de vivre dans ce monde où la mort rôde à chaque coin de rue, où chacun traîne avec lui ses blessures, de femme, de mère ou de fils, où la tristesse et la mélancolie survolent chaque personnage, tout en intériorité et finesse.

Dans un monde de paradoxe, de déchirure familiale, d’opposition entre les frères, la famille et la patrie, dans un monde où la guerre individuelle se mêle à la guerre mondiale, c’est un écheveau de fils que Valérie Zenatti tire avec une très grande subtilité et une poésie latente dans chaque phrase.

Livre 2 : « Vernon Subutex » de Virginie Despentes

Résumé‌‌
Très noir, ultra-contemporain, ce roman où l’on croise une galerie de personnages abîmés par les années, la drogue, le porno et la crise économique a reçu un très bel accueil de la critique.

Tout cela est-il justifié ? "Vernon Subutex" est-il vraiment un des bons romans de l’hiver ? Et quel discours politique, au fond, tient-il sur notre époque. Il est difficile de situer ce livre : chronique sociale que Virginie Despentes radioscopie avec un soupçon de roman policier. Références improbables : Le Gun club, Fugazi, Tad, les Thugs : ce livre semble être destiné à une tribu d’urbains aux langage et pratiques codifiées.‌‌Pourtant, pendant ma lecture, je me suis un peu demandé ce que je faisais là. Je ne voyais pas où Virginie Despentes cherchait à nous emmener. Cette errance, ok, mais pourquoi ? Où était l’intrigue ? Je ne voyais pas.‌‌Une histoire du rien, comme celle de Vernon. Une longue descente sans bruit vers l’oubli devant témoins. La vie qui part en miettes, une forme de déchéance qu’on aime ne pas trop regarder en face de peur qu’elle nous gangrène.‌‌Vernon c’est un peu un ectoplasme, un gars sans trop de convictions mais qui sert de révélateur aux autres, dans le sens du produit photo (oui, je parle d’un temps que les moins de vingt ans …)

On peut  connecter le roman de Despentes à "Soumission", le roman de Michel Houellebecq, qui est sorti en même temps. Les deux romanciers parlent de la même chose : une certaine forme de décomposition de la société, de perte des valeurs. Vernon Subutex la cinquantaine blasée, le bonhomme n'en finit pas de dégringoler.

Sans tune ni turbin, le systéme D, y a que ça de vrai. le but du jeu, s'incruster chez une ancienne connaissance en lui balançant un mensonge éhonté puis récidiver chaque fois que nécessaire. Son unique trésor, les bandes testamentaires de son pote et mécène, véritable icône rock du moment, qui aura eu la mauvaise idée de calancher en le laissant dans la mouise. L'éventualité du scoop sanguinaire affole les esprits, les requins sont de sortie... ‌‌

Je dois l'avouer, j'ai eu un peu de mal les 80 premières pages du roman. C'est écrit serré, il faut être attentif, pas une minute de repos.

Le texte ne tourne  plus seulement autour de Vernon, des personnages secondaires bienvenus donnent souffle à la narration.

Je le trouve provocateur à cause du style des personnages et de l’ambiance. Les idées et discours de Xavier (racisme, vulgarité) m’ont un peu heurtée dès le départ. Racisme, violences conjugales, drogue, violence de rues, fêtes destroy, films X, c’est tout de même un bon concentré des dérives de la société.‌‌‌‌

Livre 3 : « Evariste » de François-Henri Désérable

Résumé‌‌
Evariste, c'est Evariste Galois, mathématicien de génie mort à 20 ans en 1832, mais qui eut tout de même le temps durant sa brève vie de révolutionner les mathématiques... Le destin d'Evariste Galois, par certains égards romanesques, valait un roman pouvant intéresser même pour ceux qui n'entendent rien aux équations....C'est ce que pense François-Henri Désérable

Commentaires‌‌
Il raconte la vie d’Évariste Galois, qui était le Rimbaud des mathématiques : à quinze ans, il les découvre ; à dix-huit, il les révolutionne ; à vingt, il meurt en duel. (Et le tout se passe entre 1811 et 1832). C’est cette vie fulgurante, qui fut un crescendo tourmenté, au rythme marqué par le tambour des mathématiques, que j’ai voulu raconter. C'est au collège Louis-le-Grand en 1827 que l'élève Galois alors âgé de quinze ans, découvre - et comprend - les mathématiques. "Quelle fut sa réaction ? Un mélange, je crois, de plaisir et de soulagement, d'allégresse, de joie, une éclatante révélation, de celles qu'on ne connaît qu'une ou deux fois dans sa vie..." C'est en lisant Belle du Seigneur (Ed. Gallimard, 1968), le roman d'Albert Cohen, que François-Henri avoue avoir reçu le même type de révélation, prenant alors conscience du pouvoir de la littérature.

Le génie d'Évariste s'accommode mal des exigences du système. Incompris, insoumis, son carnet de notes atteste que "c'est la fureur des Mathématiques qui le domine". Il est refusé deux fois à Polytechnique. Son mémoire pour l'Académie des sciences est égaré. Il se rabat sur l'École préparatoire, future École Normale. Le premier mérite de ce livre est de redonner vie à un personnage hors du commun, Evariste Galois, un génie de l'algèbre, surnommé le Rimbaud des mathématiques. Avec le poète, il partage la même précocité, la même fougue et un destin fulgurant. 20 ans d'une vie d'exception résumée par François-Henri Désérable.‌‌Et pas nécessaire de s'intéresser aux mathématiques pour se plonger dans ce premier roman ébouriffant. De toute façon, impossible de comprendre quoi que ce soit aux travaux d'Evariste Galois. Il semblerait que sa "théorie dite des groupes" a révolutionné l'algèbre moderne. L'auteur a un style épatant, tour à tour classique, grave, lyrique et cocasse, vif, léger, François-Henri Désérable réussit à bouleverser autant qu'à amuser. Il interpelle avec humour tout au long du livre une jeune femme d'aujourd'hui, une lectrice, au nom de "Mademoiselle" qui est peut-être nous ???

Était-ce nécessaire d'avoir cet interlocuteur comme témoin ?
Il retrace le parcours d’un mathématicien de génie mort à vingt ans en duel sur l’autel des amours impossibles, il fallait oser. En effet dans un monde, qui si fréquemment oppose Sciences et Lettres, l’apologie d’un prince de l’algèbre pouvait laisser présager la sanction du lecteur féru de lyrisme. Mais armé de sa plume déterminée, réussit  du haut de ses vingt-sept ans l’exercice périlleux du contre-emploi littéraire et rend ainsi un hommage tout feu tout flamme à l’algèbre lui restituant toute la poésie dont l’enseignement scolaire la déleste.

C'est son intérêt pour la question des duels qui a fait redécouvrir à François-Henri ce jeune prodige méconnu du grand public, et dont il fait un personnage hautement littéraire. Le romancier qui revendique "un Évariste très personnel, très subjectif", affirme ainsi dès les premières pages : "il faudrait nuancer. Je ne suis pas historien. Je ne nuancerai pas."

Évidemment, notre auteur ne trahit pas. Il s'appuie sur les éléments de biographie dont il dispose. Pour le reste, "Je ne sais pas", "je suppose", "je veux croire", "Mais après tout, mademoiselle, nous n'y étions pas. Peut-être cela s'est-il passé autrement"... ses incertitudes assumées deviennent des outils de la narration.

On se perdra dans la foultitude des personnages, des digressions historico-politiques, dans le style qui passera sans préavis du quasi-vaudeville rococo-rocambolesque à la plus délicate des poésies. Bref c'est au dressage de l'assiette que François-Henri rate quelque peu l'envoi du plat.

Livre 4 : « Gil »  de Célia Houdard

Résumé‌‌"
Gil " est le prénom d'un jeune homme, d'un pianiste de haut niveau qui va en quelque sorte, changer d'instrument : il va chanter. C'est l'histoire d'une découverte et d'un apprentissage, de la musique et de la vie tout à la fois. L’été de ses dix-huit ans, un jeune pianiste reconnaît une chanson que diffuse un autoradio. Il se met à chanter. Son chant brille comme une énigme devant lui.
Encouragé par ses professeurs au Conservatoire et guidé par son intuition, Gil quitte un instrument, le piano, pour un autre, la voix, qui se confond avec lui-même.

Commentaires
On suit la formation du jeune ténor, on pénètre avec lui dans les coulisses du monde de l’opéra. Au plus près des corps et des visages.

Apprentissage des rôles et découverte de soi. Gil est le roman d’une voix. Le portrait d’un talent et d’une inquiétude. Une vie faite de patience et de doutes qu’incarnent...

Gil se lit comme la partition sensorielle d’un être qui se découvre un talent de chanteur lyrique et se laissera guider par ce don. Le livre progresse à la façon d’un bref roman d’apprentissage, des débuts à une réussite ouverte sur le large ou le lointain. Toute l’écriture est traversée par les sons et d’une façon générale par une sensorialité délicate où le peu exprime le plein. Des bruits (comme le chant d’un merle, un cri poussé par Gil lors d’une baignade) éclatent dans la page et aux oreilles du lecteur rendu très attentif aux détails physiques, visuels, olfactifs. Sous ses abords limpides, la partition de Célia Houdart se révèle étonnamment sonore, à la façon d’un tapis de sons d’où se détacheraient les sensations de Gil et, en écho, ­celles du lecteur. Elle s'empare du mythe d'Orphée

Son nouveau roman se révèle le plus riche et le plus accompli qu'elle a écrit à ce jour. On y accompagne le dénommé Gil de Andrade, qui joue du piano depuis son plus jeune âge. Un art qu'il pratique souvent dans un pavillon 1900 dont les fenêtres offrent un beau point de vue sur la Seine. Le héros de Célia Houdart habite une ancienne épicerie réaménagée avec Jorge, son père, Portugais employé dans un bureau de poste. Sa mère, Lucile, elle, est une femme fantasque qui ramasse les feuilles mortes et chasse les papillons dans le jardin de l'institution où elle est soignée.

Peu à peu se dessine le portrait de Gil. Un garçon réservé, qui parle tout bas. Un élève très doué qui, à 18 ans, après avoir passé son bac et son permis, rêve d'entrer au conservatoire. Un mélomane capable d'être envahi par la musique qui se jette parfois sur lui "comme une vague". Ce dernier découvre un jour qu'il est aussi capable de chanter particulièrement bien. Avec une voix de ténor puissante et limpide à la fois. Gil, le lecteur le suit à Paris, Toulouse et Londres à mesure que sa carrière sur scène ne cesse de prendre de l'ampleur. Et partage en route ses élans, ses peurs, ses joies, ses amitiés et ses amours.

Célia Houdart transcrit parfaitement les difficultés de l’apprentissage, les petites déceptions des premiers engagements puis les rencontres providentielles qui mènent aux grands rôles. En pleine gloire, la moindre défaillance soumet l’artiste aux critiques ravageuses des spécialistes.

Rencontres amicales, amoureuses, représentations en Angleterre, aux États-Unis ou en Asie, Gil poursuit sa vie sur un tempo assez lent et monotone. Parfois, il semble troublé par des coups à la porte, par la vision d’un homme étrange, par la rencontre avec un chien. Ce sont autant de moments qui auraient pu densifier l’histoire très plate d’un quotidien, certes d’un ténor célèbre, mais surtout d’un homme sans émotion. Mais non, ce ne sont que des sensations furtives. Le seul moment de grâce est peut-être la présence de sa mère maquillée avec de la poudre de papillon à un de ses concerts. Elle est touchante de poésie, de tendresse et de fierté.

Je n’ai pas été sensible à cette façon de détailler les instants de vie dans des moments de parfaite insignifiance qui, tous de mêmes enchaînés montrent l’éclosion d’une star de l’opéra.

L’auteur m’entraîne parfois vers des pentes fantastiques ou des moments de suspense pour me laisser en plan avec mes incertitudes.

Je termine ma lecture avec l’impression générale d’un roman sans profondeur qui ne me laissera que peu de souvenirs.

Livre 5 : « Dans les yeux des autres » de Geneviève Brissac

Résumé
‌‌Ses héros ont vieilli, l'un d'eux a disparu... Que reste-t-il des illusions, des espérances, des engagements de leur jeunesse ? Cette jeunesse, Geneviève Brisac trouve important de la fait revivre grâce au roman.

Le parcours militant de deux sœurs et de leur mère dont les voix se croise superbement avec celle de l'auteur. Juste et ironique.

Deux soeurs et leur mère très excentrique — Anna, Molly et Melini Jacob — sont les personnages clés de cette saga militante, des premières manifs du joli mois de mai aux amertumes postrévolutionnaires, et aux engagements désormais plus ordinaires, plus quotidiens. Geneviève Brisac aime dire les relations entre femmes : les filles, les soeurs, les mères qui se construisent en se déconstruisant, qui apprennent en voulant ignorer. Anna est écrivain ; Molly, médecin.

C'est pourquoi l'histoire d'Anna nous la découvrirons à travers trois carnets : un rouge, un bleu, un noir. La politique, les autres, la mère.

Commentaires
La narratrice ne cède pas à la facilité (souvent lassante chez d'autres) du collage de textes anciens. Nous découvrons ces bribes de passé entrelacées à travers Anna relisant, voire réécrivant, ces carnets. Il ne reste plus à Anna qu'à quitter cette soirée et retourner se terrer chez sa sœur Molly, qui l'héberge à grand-peine, tant elle se révèle cette "épine dans les yeux des autres" (épigraphe de Rose Ausländer qui donne son titre au roman).

On comprend pourtant vite qu'Anna est encore plus blessée que blessante, et que c'est à elle-même qu'elle réserve l'essentiel de de son manque de savoir vivre. En quelque sorte, sa vie entière est cette blessure qu'elle aura essayé de recoudre par l'écriture. Comme on le sait, cela marche rarement. Dans le meilleur des cas, il reste des romans.

Le lecteur comprend vite que, dans ce roman, tout le monde connaît l'histoire de ces quatre jeunes gens engagés dans la lutte révolutionnaire, à la fin des années soixante-dix. Les deux sœurs (Anna et Molly) plus leur mère (Mélini); les amants, Boris (revenu auprès de Molly trente ans après) et Marek Meursault (mort en prison au Mexique et devenu une légende).

Anna, personne ne l'a jamais choisie : ni sa mère, ni son amant ; Marek Meursault demeure pour elle un étranger. Et il le demeurera très largement pour nous, lecteurs.

Ce pourrait être le mélancolique roman de la désillusion, de la fin des utopies ; et de l'irrémédiable déréliction de cette génération des années 68 qui crut encore au combat politique. Celle de la romancière et essayiste Geneviève Brisac, aux curiosités et talents si multiples ? Elle compose ici au contraire un tonique récit d'initiation, où se décrit sans complaisance comment se forment et se déforment les esprits et les cœurs, les intelligences et les émotions, les amours et les haines. Sur fond volontairement flou d'histoire française, d'exil et de Shoah...

Livre 6 : « Tristesse de la terre : une histoire de Buffalo Bill Cody » d’Eric Vuillard

Buffalo Bill est une grande figure de l'Ouest américain. Eric Vuillard insiste sur une  des facettes du personnage. Buffalo Bill eut l'idée d'organiser un grand spectacle qui eut un succès immense : le "Wild West Show".  Il mettait en scène, en l'embellissant fortement, en la transformant même à son avantage, l'histoire ce jeune pays en train de se construire…

Il faut être bien naïf pour croire que l'Histoire est linéaire. Qu'elle ressemble à une pelote compacte dévidée par une main invisible. L'Histoire ? Une boîte de fer remplie de milliers de bouts de pellicule, assemblés après coup par l'historien... ou le romancier. Eric Vuillard, par exemple. Vuillard n'a pas son pareil pour piocher dans quelques mètres de films épars, les restaurer, zoomer sur les détails, ajouter du contraste, de la netteté. Dans Tristesse de la terre, il tire de l'oubli Buffalo Bill. Pas seulement la légende – le cow-boy aux vestes à franges –, mais Bill Cody (son vrai nom), ancien employé de chemin de fer et créateur du plus grand spectacle du monde : le Wild West Show.

Commentaires
« Tristesse de la terre » démonte le grand mensonge du Wild West Show, le premier spectacle mondialisé qui a occulté le sort tragique des Indiens.
A l’origine de ce livre personnel, une photo qui a hanté l’auteur, celle de la jeune Indienne Zintkala Nuni, orpheline adoptée par le général Colby. Après s’en être servie auprès des tribus comme passeport pour ses affaires, il l’avait placée dans des internats afin de s’en débarrasser. « Sur ce cliché, son visage exprime une amertume qui est absolument terrible ; elle nous regarde avec une profonde tristesse. J’ai buté sur elle, je n’arrivais pas à trouver les mots. En écrivant sur Buffalo Bill, j’ai enfin compris ce qui me bouleversait : c’est parce qu’elle n’est plus indienne. Elle se tient la main sur la hanche, dans une posture occidentale, elle est habillée comme une Indienne de fantaisie. Sa vie en atteste. Quand elle fuguait dans les réserves, elle était rejetée car elle parlait trop, fumait, buvait et se comportait comme une Occidentale. »

Alors, comme pour lui rendre justice, Vuillard démystifie Buffalo Bill, ne cache rien de sa fatuité, raille son tempérament d’escroc, brocarde l’affabulateur et dresse le portrait cruel d’un Tartarin de Tarascon des plaines. Une charge qui relève de la caricature, voire du pamphlet ? L’écrivain s’en défend. Et de citer Flaubert à la barre des témoins. « On lit “Madame Bovary” comme un roman presque neutre, alors qu’il est extrêmement méchant. Chez moi, il y a toujours plusieurs moteurs qui agissent : l’émotion, la colère, qui peut brûler l’écriture, l’ironie aussi. J’aime les livres qui possèdent plusieurs musiques. Et puis, ce n’est pas si simple d’opposer un discours à la fable. La littérature permet de redonner une voix à ceux que l’on a condamnés au silence… »

Mission accomplie. Mais au-delà de la force de son roman rageur, il faut saluer la réflexion sur le show légendaire, précurseur d’une société avide de sensations fortes. « Ce premier spectacle croyait pouvoir durer toujours, constate Vuillard. Or ce qu’il a mis en branle, c’est une machine à se lasser. Qui veut toujours du neuf, mais regarde vers le passé. » Un rapport au temps qui, désormais, structure l’homme moderne…

Sans manquer d’interroger notre besoin de spectacle, la grande affaire de ce récit reste le mensonge historique. Avec la participation d’un Sitting Bull résigné parmi ses congénères-acteurs soumis, le Wild West Show affina une relecture des victoires et des défaites. Elle s’étalait sans vergogne devant des spectateurs enthousiastes. La répétition aliénante du show, résonne aujourd’hui en métaphore des transmissions, qui réécrivent l’histoire comme on voudrait l’entendre. En installant ses mythes fondateurs, l’homme fabrique des héros et innocente les criminels.

Livre 7 : « Le Météorologue » d’Olivier Rollin -

Résumé
Au cours d'un voyage en Russie, Olivier Rolin tombe sur les archives d'Alexeï Vangengheim, victime de la déportation sous Staline. Scientifique, Alexeï était le créateur et le premier directeur du service de météorologie de l'U.R.S.S., en 1929. Il est arrêté en 1934, subit des interrogatoires et est déporté... Olivier Rolin évoque ici son histoire.

Commentaires
40 ans après, l'incroyable histoire de "l'Archipel du goulag"
Olivier Rolin trace avec délicatesse le portrait d'une victime parmi des millions d'autres de la terreur stalinienne. C'est décidément un déboulonnage en règle de la statue du maréchal Staline. Après Lydie Salvayre évoquant l'épuration des traîtres par les commissaires soviétiques à l'arrière du front républicain pendant la guerre d'Espagne dans Pas pleurer, et Patrick Deville mettant en scène Trotski poursuivi jusqu'au Mexique par les tueurs du NKVD dans Viva, Olivier Rolin ressuscite une victime oubliée de la terreur stalinienne dans Le Météorologue, un livre d'une infinie délicatesse où s'élucident quelques-unes de ses obsessions.

De sa géographie et de sa date, Olivier Rolin est l'un des rares écrivains à aimer la Russie du fond de son cœur sans qu'on puisse deviner dans cette inclination une arrière-pensée politique. À le lire, on comprend qu'il n'aime ni les tsars, ni les soviets, ni Vladimir Poutine. Mais il est attaché au petit peuple dispersé sous les nuages «irréguliers et merveilleux» dans l'immense plaine russe, épris des hommes et des femmes qui ont enduré d'âge en âge les folies de leurs maîtres, à l'instar des membres de la famille Compson dans Le Bruit et la Fureur de Faulkner.

Ce directeur du service hydro-météorologique de l'URSS avait cinquante-deux ans, en mars 1934, lorsqu'il fut condamné à dix ans de travaux forcés sur les îles Solovki, au nord-ouest de la Russie, dans la mer Blanche, après avoir été jugé coupable de sabotage et de menées contre-révolutionnaires. Même s'il avait fini par s'accuser lui-même de ces crimes, comme c'était l'usage à l'époque, ce scientifique n'avait rien entrepris ni contre le Parti ni contre son pays. Ce qui ne l'empêcha pas d'être jugé une seconde fois et fusillé en octobre 1937.

Cet ancien mao avec «le Météorologue», Rolin leur en donne une troisième. Elle est d'une ampleur et d'une profondeur bien supérieures. L'écrivain y mène une enquête sur la destinée d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, un martyr ordinaire du goulag qui croupit aux îles Solovki de 1934 à 1937, avant d’être exécuté avec 1115 autres malheureux dans le plus grand secret.

C'est un sujet historique, un de plus dans la saison, mais qui, tout bien considéré, nous change un peu de certains sentiers battus et rebattus par des romanciers français en panne d'idées. C'est un sujet fort, mais délicat à manipuler. Avec ce genre de tragédie, à la fois individuelle et collective, on sait que la manière compte autant que la matière du récit. Que «la morale de la forme», comme disait Barthes, a son mot à dire.

Rolin, justement, sait y faire. A-t-il du style en le faisant? Bien sûr. Il en faut pour savoir citer exactement au bon moment les lettres bouleversantes qu'adressait cet ingénieur soviétique à sa femme; les PV d'interrogatoire du NKVD; les dessins pédagogiques que ce père courage tenait à envoyer à sa fille. Comme il en faut pour s'interroger, sans jamais tomber dans un narcissisme stérile, sur ce qui l'attire, lui, Français né en 1947 qui a cru un instant à l'idée de Révolution, dans ce cauchemar d'un autre temps.

Livre 8 : « L’Ecrivain national » de Serge Joncour -

‌‌Résumé
Le jour où il commence sa carrière d’écrivain à Donzières, une petite ville du centre de la France, Serge découvre dans la gazette locale qu’un certain Commodore, vieux maraîcher à la retraite que tous disent richissime, a disparu sans laisser de traces. On soupçonne deux jeunes « néoruraux », Aurélik et Dora, de l’avoir tué. Mais, dans ce fait divers, ce qui fascine le plus l’écrivain, c’est une photo : celle de Dora dans le journal. Dès lors, sous le regard de plus en plus suspicieux des habitants de la ville, cet « écrivain national », comme l’appelle fièrement monsieur le Maire, va enquêter à sa manière, celle d’un auteur qui recueille les confidences et échafaude des romans, dans l’espoir de se rapprocher de la magnétique Dora.

Commentaires
Dans une atmosphère très chabrolienne, Serge Joncour déroule une histoire à haute tension et les quelques semaines de tranquillité que promettait ce séjour d’écriture se muent, lentement mais sûrement, en une inquiétante plongée dans nos peurs contemporaines.

L'histoire : Serge, un romancier, est invité en résidence dans une petite ville du Morvan pour un mois. Juste avant son arrivée, un fait divers remue la commune et ses habitants. Le vieux Commodore a disparu. Meurtre ou disparition volontaire, les langues vont bon train malgré l'arrestation d'un suspect. Contre lui même, Serge va se laisser happer par ce fait divers, au risque de déplaire à plus d'un....

Première incursion pour moi dans l'œuvre de Serge Joncour.

L'auteur m'avait bien donné envie de me plonger dans ce roman, tant pour son sujet que sa situation géographique : Le Morvan. Le Morvan, j'y ai passé de nombreuses vacances d'enfance en camping sauvage et y suis retournée l'an dernier, comme en pèlerinage.

L'atmosphère et la topographie de la région sont très bien rendues. Cependant, j'ai mis du temps à entrer dans ces pages et cette histoire / intrigue, puisque celle-ci évolue doucement vers les pentes du polar. J'ai eu du mal à prendre pour argent comptant la fascination soudaine de Serge pour Dora, une des protagonistes supposée du fait divers, tout comme ses décisions toujours reportées au lendemain de ne plus se mêler de cette affaire... et enfin, tout comme cet espèce d'irrespect du romancier envers ses hôtes, en ne prenant aucune précaution pour éviter des retards toujours plus marqués aux rendez-vous.

Et puis l'ambiance a fini par me happer aussi, comme par m'hypnotiser quelque part. Le ton mélancolique qui se dégage de ce texte, mélangé à des dialogues au contenu parfois ubuesque (notamment ceux entre Serge et le gendarme), cela m'a plu. D'autant plus que le suspens va crescendo.

Dans cette histoire, Serge Joncour se penche sur une petite ville de province, ses habitants, ses hypocrisies, ses peurs, ses mensonges, ses rumeurs, ses non-dits, son inertie nocturne, ses projets, les manipulations des uns et des autres, les stratégies d'un maire pour regrouper ses zouaves autour d'un projet titanesque qui sépare la ville en deux camps.

Ce projet, c'est la construction d'une usine d'énergie propre et renouvelable qui détruirait l'environnement en saccageant une partie de la forêt. Ainsi, Joncour s'interroge sur un sujet on ne peut plus d'actualité : les contradictions de l'écologie à tout prix ou de l'écologie comme faire-valoir.

Même si j'ai bien apprécié les monologues introspectifs du narrateur, celui-ci m'a semblé comme étant un personnage un peu fade, comme manquant de caractère. Aussi, je n'ai pas développé de grande sympathie pour lui, sauf lorsque tout le monde lui tombe dessus dès qu'il sort des clous.

Serge Joncour évoque aussi largement le statut d'auteur, d'écrivain etc....Là, nous avons de très bons moments, bien jubilatoires, et sans doute vécus par Joncour. Les cocktails au jus d'orange et toujours les mêmes petits gâteaux, la fierté des gens de s'afficher auprès d'une célébrité dont ils ne connaissent rien, les clubs d'écriture qui tourne en eau de boudin ou encore, les rencontres avec les lecteurs, lecteurs qui n'ont, bien souvent, rien saisi de la démarche de l'auteur, ni du sens de ses livres et des messages sous-jacents délivrés par ses personnages. Bien souvent, les bras m'en sont tombés pour lui.

Et puis, il y a la fin, avec une révélation qui, pour moi, est un peu tombée comme un cheveu sur la soupe, comme si, ayant fait le tour de la situation, Joncour s'était soudainement dit : bon allez, il faut en finir ! Mais la fameuse démarche peut être tout autre. En effet, peut-être, fallait-il démontrer que rien ne sert de chercher ou de comprendre, tout finit par s'éclaircir...

L'écrivain national ne m'a pas transportée, a mis du temps à m'embarquer, mais m'a finalement bien baladée ! Je ne regrette pas du tout cette lecture étonnante et quelque part, assez originale et bien pourvue d'ironnie et de cocasseries.

Livre 9 : « Echapper » de Lionel Duroy -

Résumé‌‌
Pour guérir d'une rupture, Augustin s'exile au bord de la mer du Nord. Une réflexion autobiographique sur la vie, l'amour et l'écriture, indissociables.

Alors, pour apprécier son dernier roman « Échapper », il vaut mieux être d’ores et déjà en connivence avec l’auteur. Connaître un peu Esther sa dernière femme, celle avec qui il est allé dans le Schleswig-Holstein sur les traces du livre de Serge Lenz « La Leçon d’Allemand ». Quelques mois plus tard, en mal d’inspiration il y retourne seul en quête de ses souvenirs personnels et des lieux de ce roman que Lionel Duroy considère comme un des chefs d’œuvre de la littérature du XXe siècle. L’écrivain allemand, Serge Lenz,  a situé son histoire à Husum et raconte le passé d’Emil Nolde, peintre expressionniste allemand (une exposition lui a été consacrée au Grand Palais fin 2008) qui va voir son œuvre classée par le pouvoir nazi dans l’infamante rubrique de « l’art dégénéré ». Ainsi, privé d’expositions, le héros du roman Max Ludwig Hansen (derrière lequel se cache Nolde) va se voir contraint  d’arrêter de peindre, sur un ordre de Berlin dont l’exécution est confiée au père du narrateur, policier, ami d’enfance de Hansen, obéissant aux ordres et à l’ordre.

Commentaires
Lionel Duroy adore écrire sur lui-même. Après sa dernière séparation, dépressif et ne sachant pas quoi faire de sa peau, il décide de partir à Husum dans le nord de l’Allemagne.

Il prétexte la recherche d’un lieu découvert dans le livre La leçon d’Allemand, de Siegfried Lenz, pour justifier ce voyage, et refaire le trajet découvert avec son ex bien-aimée. En réalité, il va surtout nous raconter le vide de ses journées et ses quelques rencontres féminines.

Il ne suffit pas de se comparer au peintre Emil Nolde pour expliquer les difficultés de la création artistique, ou de faire référence à La leçon d’Allemand, pour donner l’illusion que son roman possède un intérêt narratif.

J’ai trouvé ce livre autocentré, qui manque totalement de recul, d’une rare vacuité. A sa logeuse, qui lui demande ce qu’il écrit, il répond :

Cela n'a pas pourtant pas suffi à me convaincre sur la longueur. Trop introspectif, voire auto-complaisant, j'ai fini par m'agacer que le lecteur soit un peu oublié dans l'affaire. Trop occupé à panser ses plaies, Augustin-Lionel me tient respectueusement à distance, me laisse à l'extérieur de ses projets, de sa vie, de ses amours... Je ne dois pas être une bonne cliente pour l'autofiction, j'aime quand l'auteur me fait participer, sentir qu'il écrit aussi -un peu- pour moi. Ce n'est pas le cas ici, malgré le petit rebondissement romanesque de la fin. Dommage.

Cette histoire fascine Duroy qui, à travers la vie de Hansen/Nolde,  va retrouver ses obsessions et un attachement, plus marqué cette fois-ci, aux lieux qu’il décrit, merveilleusement. Car, véritablement, Lionel Duroy aura rarement aussi bien amarré son récit à une topographie minutieusement recherchée. Le vent sur la digue, la mer omniprésente, les silhouettes dans les marais sont indissociables du récit comme ils le sont également dans la « Leçon d’Allemand ». Le roman germanique est en effet un chef d’œuvre de descriptions, mais aussi de construction, de narration. La dissertation écrite que s’impose le fils du policier sur le thème des « joies du devoir » est le prétexte de l’ouvrage qui, précisément, conteste la supériorité de ce « devoir » sur le droit à la création d’images, même fantasmées et « non peintes » qui oppose l’État à la liberté individuelle, l’obéissance à la création. Peut-on vraiment interdire à quelqu’un de rêver ?

Lionel Duroy réussit un coup de maître dans ce roman autobiographique touchant. Il nous entraîne à la fois sur les pas du peintre Emil Nolde frappé d’interdiction de peindre par les nazis. Il nous immerge en cela, à la manière d’un peintre, par touches successives, dans l’ambiance vraiment singulière du nord de l’Allemagne. Par ailleurs, il nous fait le récit d’une vie amoureuse tumultueuse, marquée par des séparations douloureuses mais salutaires. Porté par un projet d’écriture qui le ramène à la vie, le narrateur nous livre des réflexions universelles qui trouvent un écho en chacun de nous.

Livre 10 : « Les Evénements » de Jean Rolin -

Résumé
Les Événements est le récit d’une traversée de la France dans le contexte d’une guerre civile dont les enjeux, pas plus que les causes, ne seront précisés. Il ne s’agit aucunement, en effet, d’un ouvrage de prospective ou de politique-fiction, mais d’une tentative de description d’un pays « normal » (comme son actuel président), soudainement confronté à la violence, à la destruction, à la pénurie, et plus généralement à une perturbation massive de ses habitudes et de son mode de vie. De telles choses arrivent, y compris dans le contexte de pays européens et relativement...

La France se déchire et le narrateur tient son journal de guerre. On ne saura pas ce qui l’a conduit là. Mais on le suit dans sa dérive, rêveuse et inspirée.

Commentaires
Les événements" de Jean Rolin est la topographie d'une guerre civile en France
La rentrée littéraire de janvier empile les scénarios catastrophes pour la France. Jean Rolin, comme Houellebecq, propose un roman d'anticipation qui décrit une décomposition complète de la société, mais là où Houellebecq imagine pour sortir la France de la crise l'arrivée au pouvoir d'un parti musulman modéré, Jean Rolin, lui, décrit carrément une France aux prises avec la guerre civile, ses campagnes occupées par des milices d'extrême-droite, d'extrême-gauche, ou islamistes, sans qu'aucune perspective de règlement n'apparaisse, que la persistance du chaos.

"Les événements", dont la terminologie est empruntée à la guerre d'Algérie, fait surtout penser à des guerres plus récentes, et notamment au conflit en ex-Yougoslavie, que connaît bien Jean Rolin. Le narrateur n'a pas de point de vue politique, ou du moins il n'appartient à aucun camp. Il semble se laisser conduire par les événements, sans qu'on sache vraiment ni pourquoi il a voulu rejoindre le Sud, ni ce qui motive ses actes, si ce n'est les circonstances.

« La France, comme les autres pays d’Europe occidentale, se dirigeait depuis longtemps vers la guerre civile, c’était une évidence», hasarde le narrateur houellebecquien de «Soumission» avant de prendre l’autoroute du Sud-Ouest et de découvrir, dans une station-service dévastée, une scène d’apocalypse.

L'auteur s'attache avant tout à décrire ladite pérégrination avec une overdose de détails urbains, géographiques ou routiers. Comme une sorte de cartographie démente d'un pays dévasté mais pour lequel la nature semble vouloir garder coûte que coûte une forme de beauté envers et contre tout. Au fond Rolin, il a un peu tout au long de ce récit un air de Jean-Pierre Pernaud de la description, et une obsession d'employé de la DDE pour les départementales. On étouffe parfois dans cet abracadabrantesque domino des mots qui tient d'ailleurs plus de l'état de fait que du récit académique.

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