Que reste t-il de l'Etat Providence ?

Presse janv. 08, 2019

Interview de Nicolas Duvoux, professeur de sociologie à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, chercheur au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (CRESPPA-LabTop). Auteur des « Inégalités sociales » - Que sais-je? 2017, « L’Autonomie des assistés » (2009) et de « Les Oubliés du rêve américain » (2015).

Que reste-t-il aujourd’hui de la protection sociale et des services publics, composantes principales de L’Etat Providence, issu des travaux du Conseil National de la Résistance en 1944 ?

Malgré tout il reste encore beaucoup de choses de ce que je qualifierai plutôt d’Etat social dans notre modèle. Notre société reste structurée de part en part par les fondations de la protection sociale reposant sur des services publics forts avec notamment la sécurité sociale,  le secteur hospitalier, l’éducation nationale…
Le constat que l’on peut établir aujourd’hui c’est qu’il y a des dynamiques contraires qui prennent à revers cette construction. Cela a pour conséquence des formes d’insécurités sociales plus grandes dans une partie importante de la population avec des risques sociaux  qui sont moins bien couverts ou bien assurés. Le chômage par exemple dont le dispositif d’indemnisation est revu à la baisse de façon systématique alors que le principe, mis à mal aujourd’hui, est de cotiser lorsqu’on travaille pour être protégé quand on se retrouve dans une situation de non emploi.
Il y a eu des tentatives de corrections de ces dynamiques négatives par des formes d’assistance comme le RMI, le RSA ou bien encore la CMU dans le domaine de la santé pour pallier aux défaillances croissantes du système de protection sociale hérité de 1945. Mais en vain !
Néanmoins, il convient de rappeler que des crises successives, un contexte économique mondial défavorable mais également des lois, décrets, dispositifs réglementaires… mis en œuvre ces 3 dernières décennies ont contribué à faire vaciller  cet édifice.
Jusqu’à la fin des années 60, voire même au-delà, on est dans une dynamique d’ascension. Les droits sociaux croissent, les protections se renforcent. On assiste à la reconstruction d’une société salariale avec des statuts et des protections. Avec le début de la crise économique au milieu des années 70, conséquence notamment du 1er choc pétrolier, nous assistons à une mise sous tension du système pour des raisons financières et économiques… Et une prise de conscience sur une forme de fragilité de cet édifice. Au début des années 80 et jusqu’en 90, on va chercher à limiter l’expansion du système, et fait nouveau, la solidarité nationale devient un cout pour la société. On parle de coût du travail. C’est un renversement dans la manière dont on conçoit le système social présentée comme une charge dont il faut commencer à réduire les couts.

La surchauffe sociale récente avec le mouvement des Gilets jaunes, le mouvement social d’ampleur qui s’engage contre la réforme de la retraite à venir sont des signes forts de l’agonie de ce système ?

C’est en tous les cas des signes de fortes tensions qui traversent une partie de la société française avec notamment le développement des inégalités. C’est un fait mesurable que les pauvres continuent  s’appauvrir et que les riches s’enrichissent davantage. On assiste à un développement d’une insécurité sociale structurelle  pour les plus défavorisés avec  une stagnation, voire une baisse des revenus qui est à la source de beaucoup de ces mouvements de frustration.
Je ne pense pas pour autant que c’est la fin de l’Etat providence. Une société moderne ne peut pas fonctionner sans un Etat social fort, que je préfère d’ailleurs au concept d’Etat providence.
On a une mutation qui est double : d’un côté un Etat qui prend de plus en plus d’importance dans un système historiquement administré par les patrons et les syndicats, représentants des salariés, voire même la place pour prendre des décisions en imposant des baisses. La baisse des indemnités de chômage décidées récemment va fragiliser mécaniquement davantage la partie de la population concernée.  On pourrait résumer par une « révision à la baisse et une mainmise de l’Etat.

La globalisation et les dérégulations successives ont mis à mal la ce modèle alors qu’il a, contrairement à d’autres pays,  largement atténué les conséquences de la crise financière de 2008. Est-ce une de ses vertus insoupçonnées ?

Oui c’est absolument évident. Le modèle français a montré ses vertus d’amortisseur en 2008-2009. A part le système danois ou finlandais, les conséquences ont été plus abruptes en Grèce ou en Espagne..
Le système français s’est révélé être un de plus efficaces pour atténuer le choc.

Malgré tout cela les inégalités progressent, comment expliquer cette aggravation ?

Les choix politiques en expliquent une partie. Quand on dit qu’on va baisser la fiscalité sur le patrimoine on sait que cela aura comme objet d’enrichir les riches en se targuant du fait que cet enrichissement aura des conséquences sur l’investissement et donc sur l’emploi. C’est la fameuse théorie du « ruissellement ». C’est le discours dominant actuel. La France a tendance à s’y engouffrer et comme d’habitude avec retard.

Que faudrait-il faire pour réduire ses inégalités ? Quelles politiques publiques faut-il mener ?

Les solutions  envisagées par certains économistes comme Thomas Piketty basées sur une "révolution fiscale" qui passe par une taxation plus importante des revenus et la lutte contre la concentration des richesses. Ses propositions sur la cogestion en faisant rentrer des représentants des salariés dans les conseils d’administration... en sont quelques une des pistes.
Réfléchir aussi sur ce que l’on appelle la politique primaire de revenus. Agir par exemple par la fiscalité, mais cela me semble déjà trop tard dans une société qui est très inégalitaire à la base dans ses structures économiques.

L’État-providence est-t-il soluble dans le modèle social européen tel qu’il est mis en œuvre aujourd’hui ou conviendrait-il de l’adapter, le déconstruire ou le réinventer ?

Il faut en tous cas le corriger dans certains aspects parce que par exemple il y avait des catégories de la population comme les « jeunes » qui n’existaient pas en 1945 :
La durée de « l’état de jeunesse » était beaucoup plus courte avec une interdépendance vis à vis de sa famille moins ténue. Les jeunes issus des couches populaires suivaient un circuit court de formation qui débouchait très vite sur un emploi. Il n’y avait pas cette période de transition très longue que la jeunesse d’aujourd’hui vit souvent difficilement et pour la plupart d’entre eux dans une grande fragilité. On assiste dans les faits à une vaste transformation de l’organisation sociale.

Comment faire lorsqu’on voit que les rapports de force sont défavorables au niveau de l’Europe ?

Les propositions de renouvellement du mode de gouvernance qui sont actuellement en débat dans certains cercles d’intellectuels sont intéressantes mais le vent libéral qui souffle sur l’Europe ne semble pas aller dans ce sens. Ce sera long et compliqué !

Le développement des emplois indépendants associés aux technologies numériques sonne-t-il le glas du salariat sur lequel l’État-providence a greffé son système de protection sociale ?

Il convient de voir combien de personnes sont concernées. Est-ce que ce sont des phénomènes de grande ampleur ? Ce n’est pas encore significatif mais cela doit nous alarmer. Il y a des travaux qui sont menés actuellement par certains chercheurs comme Dominique Méda* qui est sociologue et philosophe.
Elle a étudié cette nouvelle catégorie de travailleurs et montre finalement à quel point les promesses ne sont pas tenues. C’est même une forme de nouvelle prolétarisation. On revient d’une certaine manière à une situation «d’avant état social », autant dire une régression !
Il faut donc prendre acte de cette réalité et se préoccuper des formes qu’elles prennent.
Il y a les sans-emplois, ceux qui sont sur des emplois précaires : CDD, intérim… les jeunes qui ont du mal à intégrer la vie active, et ces travailleurs des « applis »*… qui indiquent que la société va vers autre chose, une révolution anti sociale
Des phénomènes, des tendances… qui sont des signes avant-coureurs d’un modèle en gestation très éloigné de notre actuel modèle social. Donc une dynamique qui s’inverse.
On n’arrive plus à faire diminuer la pauvreté depuis au moins trois décennies et donc à réduire le nombre de chômeurs. On se pose la question de savoir s’il y’a encore la capacité et la volonté d’agir sur ces phénomènes pour inverser ces tendances?
Le contrôle de l’Etat s’amoindrit et des nationalisation d’entreprises publiques ou contrôlées par l’Etat sont ou vont être privatisées. La diminution du capital public qui est un des leviers de contrôle ne concoure pas dans le sens de l’action. L’Etat se prive de ce levier.

Ces évolutions s’accompagnent d’une mutation subtile du discours sur la protection sociale. On parle moins de mutualisation des risques mais plus de «responsabilisation» individuelle. Quelles conséquences peuvent-elles être envisagées ?

On a changé de conception des risques. Il n’est plus du fait de l’organisation de la société mais plus à des choix individuels, a des arbitrages que chacun va faire... c’est une évolution très nette.
Cela interroge non seulement les instruments qu’on va construire mais surtout la légitimité même de l’intervention de l’Etat en matière sociale. Le patronat s’est adossé à ce discours et tout ce qui se fait ou se dit lui va très bien. C’est facilement compréhensible d‘ailleurs car cela qui permet  aux entreprises de se délester de leurs obligations sociales. On réduit la charge du côté des entreprises par des réductions de charges, d’impôts…avec un déplacement vers l’individu.

*Les nouveaux travailleurs des applis de Dominique Méda, Sarah Abdelnour - Puf.

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